Octobre 2020 – Du grec et du latin, quelles traces en nous ?

Dans Le premier mot Pierre Bergounioux évoque André C… son professeur de lettres du secondaire qui l’oriente vers un avenir semblable au sien, marqué par la discipline astreignante des classes préparatoires, prélude à une carrière consacrée à la fréquentation continue d’une culture du passé et à l’exigeante transmission d’un savoir prestigieux qui exigent de ses obligés un renoncement monacal aux bruits du monde.

Comment ces auteurs anciens pourraient-ils éclairer la compréhension des sociétés où s’agitent les vivants et donner à ceux-ci les clés d’un univers dont les mutations bouleversent les équilibres traditionnels, comment pourraient-ils aussi aider au déchiffrement de soi d’un jeune homme qui enrage dans cette seconde partie du 20ème siècle de ne pas trouver dans les livres l’explication de son mal-être ?

« Je parlerais. Je dirais que rien n’était lumineux comme les Grecs qu’il fréquentait avec la même dévotieuse assiduité. Puis je demanderais, doucement, si l’on ne pouvait pas maintenant, comme eux-mêmes l’avaient fait, interroger les choses prochaines, le présent. S’il ne venait pas un moment – mais lequel ? – où l’on était de taille à leur tenir le langage requis, à leur extorquer la réponse, aussi massives, hirsutes et malintentionnées qu’on les voudra. Il n’y avait que lui pour m’entendre. Il saurait de quoi je parlais. Il en avait l’expérience. Il m’avait devancé. Mais juin ne vint jamais, pour lui, du moins. Son cœur se déchira en mai. Il eut peut-être le temps de scander, en grec, pour la dernière fois, un vers d’Agamemnon – « Voici les portes de l’Hadès, je les salue » – puis le songe isolé, très érudit où il s’était réfugié, sa vie durant, disparût de la radieuse matinée. »

Ainsi donc faudrait-il choisir entre l’enfermement dans un quelconque temple de la connaissance et se réjouir jusqu’à plus soif de ses délices ignorés de ceux qui n’y ont pas sacrifié leur jeunesse et leur énergie, et l’abandon risqué aux tumultes d’une vie aventureuse, chaotique et passionnante ? Le jeune homme enragé, nourri par les grecs et les romains, s’est lancé un peu plus tard dans l’aventure d’une écriture exploratrice du monde et de lui. Et en nous qui peu ou prou avons goûté de ces auteurs antiques, quelles traces ont-ils laissé ?

Annie Blazy