Avril 2018 – Si c’est un homme

Lorsque Primo Levi rédige de retour chez lui le récit factuel de sa déportation au camp de Monowitz, camp auxiliaire d’Auschwitz, pour témoigner de ce que fut cette entreprise d’extermination et de déshumanisation, il veut que nul n’oublie l’horreur dont est capable l’être humain. Qui a lu en effet Si c’est un homme, n’a pu et ne pourra oublier la force implacable de ce descriptif sans pathos d’une réalité atroce saisie par une écriture dépassionnée.

Mais ce livre porte aussi le témoignage poignant des formes que peuvent prendre, dans la sauvagerie d’un univers concentrationnaire, les résistances à la déshumanisation. Parmi celles-ci s’impose le souvenir frappé d’étrangeté du chapitre 11 intitulé Le chant d’Ulysse. Désigné pour aller chercher une marmite de soupe de cinquante kilos enfilée sur des bâtons, il est pris du désir pressant, sans avoir comment cela lui est venu à l’esprit, de communiquer à son compagnon de corvée, en les lui traduisant de l’italien au français, les bribes de vers de ce chant de la Divine Comédie restés vivaces en sa mémoire. En ce bref moment de faible répit arraché à la violence ordinaire et continue des jours et des nuits, il lui importe plus que tout et en toute urgence de retrouver et de transmettre ces mots dont il justifie avec insistance la place dans le segment de phrase et donc le sens qui fait écho, d’un Enfer à l’autre, à l’insensé de ce qu’ils vivent.

…Ma misi me per l’alto mare aperto… Mais je repris la mer, la haute mer ouverte

Ce vers-là, si, j’en suis sûr, je me fais fort d’expliquer à Pikolo, de lui faire voir pourquoi « misi me » n’est pas « je me mis » : c’est beaucoup plus fort, beaucoup plus audacieux que cela, c’est rompre un lien, se jeter délibérément sur un obstacle à franchir ; nous la connaissons bien, cette impulsion. « L’alto mare aperto » : Pikolo a voyagé en mer, il sait ce que cela veut dire… c’est quand l’horizon se referme sur lui-même, dégagé, rectiligne, uni, et qu’il n’y a plus dès lors que l’odeur de la mer : douces choses férocement lointaines.

Primo Levi, chimiste de profession, a fait plus tard œuvre d’écrivain. Mais il avait d’abord couché sur le papier ce qu’il s’était formulé silencieusement au camp en luttant pour une survie condition du témoignage : gardien des mots pour le dire. Et parmi ces mots il a fait leur place à ceux du poète qui avaient été dits, ici et maintenant, et dont il fallait se souvenir qu’ils avaient été dits pour rappeler que ces mots-là se faisaient gardiens de notre humanité.

Que peut la littérature ? A l’extrême bord du néant nous rendre gardiens de notre part d’humanité ? Peut-être, si toutefois nous avons pris soin d’engranger dans notre mémoire des mots qui nous viendront aux lèvres le moment venu.

Annie Blazy

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