Août 2018 – De Philippe Brunet, fondateur du Théâtre Démodocos

Chers Démodociens et chères Démodociennes,
Chers et chères amis,

Depuis la nuit du 12, tout est rangé dans la très peu sotte Sotteville-lès-Rouen, tréteaux, costumes, masques, poupées et accessoires. Dans un coin du long garage de Guillaume, bien à part, un tapis, un cube, une sculpture, trois valises, une lyre et quelques objets oblongs sont prêts à repartir. Mais que va devenir le reste ?

Relâche pour les liens qui attachaient Prométhée et pour les cornes d’Iô, pour les coutelas des Danaïdes, pour les statues des Sept, pour les rouleaux d’Agamemnon, pour les grues des Choéphores, et les cannes-dragon ou cobra des Euménides. Relâche pour vous, après cet insensé marathon eschyléen de Vaison-la-Romaine, après ces danses, ces chants, ces interventions masquées, ces partages chorégraphiques et ces duos animaliers, ces irruptions intempestives, ces regards vers le ciel, ces trilles entremêlés de cigaleries et de vols d’oiseaux et d’ulm ! Merci à eux aussi !

Merci à vous tous et toutes d’avoir permis cette fête.

Merci aux spectateurs aussi, pour leur présence et leurs témoignages. Tel me dit avoir découvert et préféré à tout les Suppliantes avec leur chœur nègre stupéfiant ; telle dame n’en démordra pas : ce sont les Sept avec leurs chants sublimes et leurs récits subtilement agencés sous nos yeux ; tel autre (mon logeur !) m’avoue avoir préféré à tout Agamemnon et ses marionnettes dans la lumière du matin. Beaucoup ont protesté : Prométhée, c’était trop, trop de grec, reconnaissant implicitement l’éloge de la démesure que nous avons dressé contre l’ordre établi des tièdes et de la raison moyenne et statistique !! Plusieurs ont reconnu dans les Perses la beauté que nous tâchons, de représentation en représentation, depuis longtemps, d’introduire dans ce monde ici-bas chaotique et violent, à grand renfort de peintures, de maquillages, de gestes, d’élans satyriques, de rêves perso-indonésiens. Et ce rêve de théâtre ne s’arrête pas – même si les Choéphores ont un peu souffert du manque de maturité, Oreste a cherché, à tâtons, une voie pour l’acteur enfermé dans le noir après avoir été enchaîné, aveugle de naissance, par une nécessité intérieure, pour faire face au monde. La musique du shô, au milieu des affres infernaux incarnés dans les soubresauts et les grimaces des Erinyes, le délivre dans les Euménides, sous la protection du cobra-Erechthée d’Athéna, lui ouvrant les portes du ciel.

Amitiés à vous tous, comédiens de l’intégrale d’Eschyle, merci encore pour ce partage de la beauté, pour cette offrande, la plus généreuse qui puisse se faire, de votre souffle, de votre voix, de votre corps.

Et merci à Annie Bastide-Blazy qui nous a accueillis depuis l’an 2000, partageant nos envies les plus folles, et aidant à les rendre concrètes, au prix d’inimaginables difficultés, sous le ciel de Vaison, sous le soleil et le vent qui balaient ce territoire d’Hadrien.

A vous, dans l’attente d’une autre intégrale d’Eschyle…

Salutations dionysiaques,
Philippe, parisien à Paris